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Le soin à l’épreuve du sécuritaire




Le meilleur des mondes

 

 

Lorsque j’ai été approchée par Isabelle et Anne-Marie, elles m’ont demandé de leur donner le titre de l’ intervention que je propose à votre réflexion aujourd’hui. Etant alors très occupée par la lecture de livres de science-fiction ;en même temps qu’à la relecture du rapport Bénisti dont je vais vous parler, ainsi que de la lecture des publications de l’Inserm, je leur ai proposé ce titre, qui me semblait être l’illustration synthétique de ces lectures concommittantes…« Le meilleur des mondes ».

 

Je ne vous cacherai pas que je suis une lectrice éblouie par la pertinence prophétique des auteurs de SF…quelle description de la tentation hégémonique de l’Etat, qui s’allie au prestige social des sciences dures, évidemment, pour contrôler le vivant.

 

Certains de ces auteurs, pas tous forcément majeurs ont pressenti avec clairvoyance les rapports de l’individu et du pouvoir répressif de l’état, et décrit pertinemment  la quantité d’énergie de l’individu irréductible à l’ordre social.

 

Partons un instant de Freud ;comme la parole m’est donnée aujourd’hui, j’aime lui faire ce petit hommage en vous entretenant un instant sur son texte Malaise dans la culture.

 

Lorsqu’il écrit ce texte, il a le cancer, et a la simplicité de dire qu’il a « redécouvert les vérités les plus banales » ;l’ouvrage parait facile ;plusieurs chapitres brossent un tableau assez banal de nos relations à la culture ;il avance modestement que nos possibilités de bonheur sont limitées, et qu’il y a « beaucoup moins de difficultés à faire l’expérience du malheur ».Sous la pression de ces possibilités de malheur l’homme est tenté de ne pas « modérer (sa) prétention au bonheur » ;et chacun trouve sa solution comme il peut, en sublimant si c’est possible, en s’isolant, c’est l’ermite, en prenant des toxiques, ou, et cela nous intéresse particulièrement aujourd’hui, en choisissant une autre voie : » :en tant que membre de la communauté humaine, l’homme « passe à l’attaque de la nature avec l’aide de la technique guidée par la science et soumet cette nature à la volonté humaine ».p.20.

 

Pour le dire autrement, le corps devient un lieu de contrôle, il s’agit pour la masse de s’assurer de la maîtrise du corps avec le dispositif du savoir ; ce que Tocqueville désigne comme le règne du bourreau.

 

Vous souvenez-vous d’Alex, le héros de Burgess dans Orange mécanique ?

Alex fume, Alex boit,autant de pratiques plus ou moins toxiques dénoncées et rejetées par le corps social, pratiques symptômes,considérées comme une forme d’aliénation du sujet.Dans ce livre, Burgess décrit une société qui ne raisonne plus qu’en termes d’ l’hygiène publique, et de castration chimique des pulsions.

 

L’univers de la santé est très exposé à un glissement vers des comportements sociaux « normatés »

 

Dans l’univers de la santé, des comportements  ou des états potentiellement déviants sont ciblés ; on le voit pour les buveurs et les fumeurs ; population soumise à des messages d’alerte ; la démarche est hygiéniste et vise à préserver et guérir ces citoyens consommateurs de leur intoxication ; l’idéologie du bien-être fait que tout autre comportement est considéré comme asocial.

 

La sécurité des biens et des personnes est devenue de son côté obsessionnelle ;il faut s’engager vers l’abolition du risque, de toute violence physique ou psychique ; »zéro agression, zéro mort ».Rappelons-nous l’histoire de ce couple renvoyé devant le Tribunal Correctionnel de Nancy, auquel il était reproché de ne pas avoir empêché un de ses amis de prendre la route alors qu’il était en état d’ébriété… affaire discrète, mais hautement révélatrice de ce qui est en train de se jouer au niveau du lien social.

 

Tout cela pour vous dire que mon titre était le Meilleur des Mondes ; mais en préparant mon texte, en veillant scrupuleusement au respect du temps imparti, j’ai pensé à un autre titre : « on ne pouvait pas dire qu’on ne savait pas. »

 

On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas en lisant les rapports Bénisti et les rapports de l’Inserm.

 

Ces rapports ne parlent pas exactement de la même chose mais partent d’une même idéologie de contrôle de certains individus ;le rapport Bénisti cible principalement des populations immigrées, propose la mise en place d’une sorte de maillage éducativo-socio-médico-judiciaire  pour traquer les futurs comportements délinquants; les rapports de l’Inserm sous couvert de dépistage précoce, organisent en fait une standardisation du psychisme et un médecine prédictive .

 

Autant dire qu’il nous faudra imaginer travailler en renonçant à toute finesse du grain.

 

Prenons le rapport Bénisti, remis à N.Sarkosy cet automne.

 

Que dit ce rapport ? En résumé ce rapport nous apprend que l’on peut, à partir de l’examen du comportement d’un jeune enfant, connaître l’adulte qu’il sera ; l’idée étant qu’il faut combattre la délinquance en amont, et qu’il faut donc, à l’aide d’indicateurs présentés comme validés par l’expertise de professionnels de référence, dépister le plus tôt possible les comportements déviants.

 

Il n’est pas inutile de s’arrêter sur la terminologie employée,la pseudo dialectique mise en place ;avant d’examiner ce qui est à mon sens le plus inquiétant dans ce rapport, à savoir la remise en cause pure et simple du secret professionnel.

 

La terminologie employée tout d’abord ;

 

Le mot prévention d’abord ; n’exprime plus ici l’idée d’une intervention individualisée, personnalisée ;devenue situationnelle,elle désigne des techniques de sécurisation des biens et des personnes.

 

La délinquance ensuite ;délinquance admirablement décrite par Foucault,qui démontre bien toute la complexité de ce phénomène et de sa définition (à quel moment un comportement n’est-il plus dans la norme ?) ;

 

Foucault qui savait bien voir les choses, et qui ne redoutait pas le débat idéologique, explique justement que la délinquance, phénomène complexe dans ses causes(invisibles), et spectaculaire dans ses effets(hypervisibles) autorise toutes les interprétations ;ses analyses sont balayées au profit d’une conception agrégeant à la délinquance un effet multiplicateur ;la petite délinquance porte en germe la grande,il s’agit de s’attaquer à tout acte d’incivisme, afin de prévenir tout risque d’effondrement social.(plus d’actes sans réponse).

 

Il en résulte que toute démarche d’assistance éducative est suspectée d’indulgence et de déresponsabilisation, je cite Bénisti :  « l’expérience…..(prouve) qu’en achetant la paix sociale nos prédécesseurs n’ont pas réglé les problèmes de fond ».

 

La pseudo-dialectique employée dans ce texte, réside en un vaste et condamnable procédé de stigmatisation aux fortes connotations moralistes ;  « il faut responsabiliser les adultes car le premier acteur de la prévention reste un père ou une mère de famille informé, responsable et soutenu par les structures éducatives et territoriales qui l’entourent. Cela est d’autant plus vrai dans les familles recomposées ou monoparentales ».

 

Poursuivons :Les mères d’enfants d’origine étrangère « devront s’obliger à parler le français dans leur foyer pour habituer les enfants à n’avoir que cette langue pour s’exprimer » ;elles doivent être « dissuadées » de laisser « parler patois à la maison » même en cas « de réticence de la part des pères ».Cela est envisagé pour le cas des enfants de zéro à 3 ans.Si de 4 à 6 ans, la « mère n’a pas suivi les recommandations de la phase 1 » des actions doivent être mises en place ; « l’enseignant devra alors en parler aux parents pour qu’ au domicile la seule langue parlée soit le français.Si cela persiste, l’institutrice devra passer le relais à un orthophoniste »

 

« Les services d’assistance sociale seront prévenus de l’action proposée….si le comportement de l’enfant est indiscipliné et crée des troubles dans la classe, l’enseignant pourra passer le relais à une structure médico-sociale…..(pour) essayer autant que faire se peut, de résoudre ces écarts de comportements ».

 

Nous sommes là ni plus ni moins dans la stigmatisation ; nulle clinique ; le milieu social, l’héritage génétique deviennent porteurs d’indices de dangerosité.

 

Entre 10 et 12 ans si cela ne va pas mieux, « le placement de l’enfant sera irréversible », entre 13 et 15 ans si les troubles persistent « le jeune devra quitter le milieu scolaire traditionnel et rentrer dans une filière d’apprentissage d’un métier » ;

 

Quel effroyable retour en arrière ! L’ ordonnance du 2 février 1945 avait brisé un siècle d’éducation pénitentiaire et d’enfermement ; (relisons Jean Genet, Le miracle de la rose.), sur la base de l’idée que l’adolescent,comme âge de transition, devait être entouré par de l’éducatif. On assiste aujourd’hui à un glissement vers les mineurs de l’arsenal répressif utilisé pour les majeurs.( contrôle judiciaire, fichage, mise à l’épreuve….) ; or, 80% des mineurs incarcérés sont sans diplômes,, plus du tiers ne sait pas lire…et M.Bénisti ne veut pas voir les carences éducatives derrière l’acte délinquant.

 

L’adolescent se retrouve donc face à une société qui ne lui donne pas d’autre identité que celle du délinquant.

 

Et Bénisti de nous expliquer doctement et avec un soupçon d’alarmisme que « si l’un des acteurs est défaillant, c’est l’ensemble du dispositif qui en pâtie ». il faut faire choisir au  jeune « un autre chemin que celui qu’il est en train de prendre » ;pour étayer cette thèse, Bénistie n’hésite pas à produire un graphique, qui donne un vernis pseudo statistique à cette argumentation qui ne vise en fait qu’à mettre en place la surveillance d’un groupe donné d’individus.

 

Au cœur de ce dispositif, on trouve le corps enseignant, à propos duquel nous serions peut –être bien avisé de savoir l’état des connaissances sur le sujet, et le corps médico-social, qui doivent travailler en lien, entre eux et aussi avec l’administration locale et la justice.

 

On arrive là à la délicate question du secret professionnel qui doit être conçu dans le dispositif de ciblage ainsi mis en place, comme étant un secret partagé :page 5 du rapport :  « il faut redéfinir la notion de secret professionnel et créer une culture du secret partagé ».

 

Sur cette question, vous allez peut-être penser que j’exagère, que je dramatise. Mais cette question est justement d’une particulière gravité, car il s’agit ni plus ni moins d’une question de libertés publiques, libertés publiques à concevoir comme le cœur de la résistance à un état totalitaire.

 

Qu’est ce que le secret professionnel ?

 

Vous m’excuserez pour en parler de me référer à des juristes ; mais ce sont eux qui le défendent dans les prétoires et il est vrai que c’est un sujet qui a toujours passionné la doctrine.

 

Nul n’a mieux exprimé que le secret professionnel se rattache à l’intérêt social qu’ Emile Garçon commentant à la fin du siècle dernier l’article 378 du Code pénal, version 1810 :

 

« Le bon fonctionnement de la société veut que le malade trouve un médecin, le plaideur un défenseur, le catholique un confesseur, mais ni le médecin, ni l’avocat, ni le prêtre ne pourraient accomplir leur mission si les confidences qui leur sont faites n’étaient pas assurées d’un secret inviolable. Il importe à l’ordre social que ces confidents nécessaires soient astreints à la discrétion et que le silence leur soit imposé sans condition ni réserve, car personne n’oserait plus s’adresser à eux si l’on pouvait craindre la divulgation du secret confié. Ce secret est donc absolu et d’ordre public ».

 

« Secret nécessaire » dit André Damien, dans son ouvrage éponyme, car il permet la communication de l’information nécessaire ;il est la contrepartie de la sincérité requise pour que soit choisi le thérapeute, organisé une défense, et que la confession mène à l’absolution.

 

Je me permets de citer Anne-Marie Frison-Roche (in secrets professionnels, Autrement) «  les secrets font partie intégrantes de l’équilibre de la société, leur conservation fait partie de l’ordre public, non plus moral mais social et politique, de sorte que la révélation d’un secret porte atteinte au pacte social » ; et c’est cela ni plus ni moins :une attaque de notre pacte social.

 

Vous allez trouver que c’est à mon tour d’être alarmiste ; mais comment l’histoire,toujours, nous renseigne t’elle sur ce que l’on pourrait appeler l’inconscient de l’Etat, et des ses incarnations administratives ?L’Etat est tenté de vouloir tout connaître, tout savoir, tout contrôler.Malraux a raison, et l’Etat dans ses tentations totalitaires l’a bien compris : « la vérité d’un homme c’est d’abord ce qu’il cache ».

 

C’est là où si l’on n’y prête garde, se niche tous les redoutables effets de la terminologie employée, et du curieux retournement du sens des mots devenus sortes de dépôts sociaux.Le secret est aujourd’hui suspecté, accusé, traqué avec inquisition au nom du droit de tous de tout savoir.C’est ainsi qu’il est fait un usage contemporain très positif du mot transparence, synonyme de clarté et de vérité,, qui exprime une nouvelle passion sociale ;Face à la couleur désormais négative du secret, synonyme d’opacité et de fraude.

 

Nous ne sommes pas loin de rassembler là tous ce qu’il faut comme ingrédients pour la création d’un Etat panoptique .( en référence au panocticon de Bentham analysé par Foucault dans Surveiller et punir »).

 

On pourrait dire, mais en quoi moi, soignant cela me concerne t’il ?

 

Pour répondre à cette question dans l’examen du terrible dispositif préconisé par Bénisti , je dirais tout simplement qu’accepter de se démettre de notre droit au secret c’est accepter une remise en cause totale de nos pratiques soignantes ; il ne serait  plus question d’accueillir les patients autrement que comme des « profils », « cibles », « types », « signes particuliers » ; il s’agirait d’être en conséquence utilisés comme des outils destinés à servir des politiques répressives qui se prétendent légitimées par un souci de prévention des risques….le soignant conçu comme un auxiliaire de police puis auxiliaire de justice.

 

Le secret professionnel est ce qui nous permet justement d’être dans le lien avec le patient ; qu’il soit remis en cause, signifie que nous ne sommes plus avec le patient, mais au service des politiques mises en place.C’est tout simplement les fondements de nos pratiques qui sont atteints.

 

Nous dire qu’il faut renoncer au secret professionnel, c’est nous inclure dans un dispositif de politique sécuritaire qui fait aujourd’hui office de lien social ; nous demander de penser l’individu en termes de risques qu’il représente pour la société.

 

Nous serons conçus comme faisant partie de ses outils chargés de détecter et désactiver la nocivité d’autres personnes, et invités à répondre à une demande de tolérance zéro, présentée comme étant plus protectrice des intérêts sociaux.

 

Arrêtons d’être dupe, ou pire donner l’impression qu’on le soit ; ce rapport ainsi que les rapports de l’Inserm, sont de manière convergente, de redoutables machines de guerre, dont il est prévu que le ministre de l’intérieur s’inspire pour son projet de loi de lutte contre la délinquance.

 

Les enjeux pour nos professions sont cruciaux ; sous couvert d’information scientiste des usagers, les auteurs de ces rapports-on sait bien pour qui ils « marchent » proposent au pouvoir politique de mettre en acte leurs recommandations, préconisant un changement radical dans la formation des cliniciens en France, et de recomposer ainsi le champ professionnel au profit de techniques cognitivo- comportementales, afin de garantir une meilleur gestion de la santé publique. Il s’agit d’un véritable putsch idéologique.

 

La mise en place préconisée d’une approche scientiste d’asservissement systématique à une méthodologie existante, outre qu’elle ne soit plus créative, conduit inévitablement à une recherche de type mimétique.

 

Plus de finesse de grain clinique, abandon de la subtilité, au profit d’un pragmatisme opératoire qui profitera aux laboratoires.

 

Toute singularité de la relation ou de l’acte thérapeutique, immatériels et insaisissables, est récusée au profit de modèles de standardisation des interactions rendues quantifiables et reproductibles.

 

Certains ont un temps redouté que la psychanalyse qui est née contre les sciences positives, et non pas née pour les remplacer, ne soit tentée de prétentions causalistes, et par là-même d’un savoir totalitaire ; on l’a vu pour l’autisme.

 

Aujourd’hui, le savoir scientiste, grâce au prestige social qui le valorise, et sous couvert de la rigueur qui lui est dans l’inconscient collectif attachée, jette les bases d’un savoir totalitaire, en nous laissant croire que le cerveau est réductible à de l’imagerie cérébrale, ou qu’il va nous dire qui nous sommes.

 

Alors nous, qui ne partageons pas les mêmes paradigmes, qui faisons parfois de la psychanalyse sans le savoir, nous qui savons que les émotions peuvent être étudiées par la science, mais que les sentiments, les impressions,sont inréstituables et irréductibles à la méthodologie, sommes sûrement considérés comme des artisans.

 

Et nous savons hélas que le discours que nous tenons, quand nous nous référons à la psychanalyse et au concept fondamental de transfert, est perçu comme folklorique….pensez donc….Freud nous parle des « bénéfices de la maladie », la psychanalyse nous dit que le névrosé tient plus à sa névrose quà lui-même, qu’il faut que rien ne se passe en analyse, qu’il faut préserver le dépressif de l’affolement de la vie (Fédida), qu’il y a une prime de plaisir offerte par le symptôme, ou que la guérison est un bénéfice de surcroît….qui peut aujourd’hui entendre un tel discours ?

 

Ce qu’il y a de sous-entendu dans ce discours, c’est qu’il faut du temps…

 

Or, dans une logique économique mondialisée et néo-libérale, le temps devient une denrée rare ; chacun devient une micro entreprise ambulante, avec mission de rentabiliser son comportement.

 

En conclusion, je dirais qu’il faut en finir avec les discours d’euphémisation, et qu’il faut employer la manière forte, et un discours de véhémence et d’indignation.

 

Les pouvoirs publics, avec le bras armé de la science, et de ceux qui s’en réclament (l’Inserm travaille à visage découvert pour la politique sécuritaire, et le marché économique libéral) met en place des politiques qui se réclament de la prévention mais qui deviennent en fait des politiques de surveillance, destinées à prévenir l’émergence d’évènements au sein de populations statistiques signalées et stigmatisées comme porteuses de risques

 

Nous concernant nous soignants, nous sommes conçus comme l’un des maillons participant au démembrement pur et simple de la personne stigmatisée : on parle de  « types », « profils »,  « cibles »( c’est écrit noir sur blanc par l’Inserm). Nous participons à une politique de surveillance . Notre travail sera de reconnaître, déceler les critères constitutifs des « profils » à risque, profils prédéterminés en amont par la science, conçu comme seul référentiel et savoir établi qui vaille ; le secret professionnel, dernier rempart nous assurant d’un minimum de liberté, éminemment nécessaire au travail de confiance et de respect qui préside à nos relations avec tout sujet en souffrance qui vient nous parler, sera sacrifié au profit de la transparence consacrée comme caution ultime.

 

On peut se demander comment et pourquoi on en est arrivés là….

 

Partout apparaissent des appels à la croisade contre la drogue, la pédophilie, à la mobilisation générale contre les crimes, contraignant les pouvoirs politiques à se rendre visibles par la représentation de leur force punitive. Par exemple pour les mineurs, un « taux de réponse pénale »est calculé ; sachez qu’il est de 79% en 2003.

 

Et là apparaît la figure de la victime, véritable ressource politique pour de nombreux dirigeants tentés de gouverner sur une scène médiatique dominée par l’intensité des affects, et par les paniques morales, au coup par coup et dans le sens d’une répression « virile » ; Lacan aurait dit, « oh lala, trop de jouissance, on va remettre du Père ! ».

 

On ne s’est pas assez inquiété à mon sens des conséquences terribles de l’idéologie victimaire, où la figure de la victime se trouve sacralisée, mais aussi instrumentalisée ; elles servent ni plus ni moins d’alibi à des politiques sécuritaires et pénales de plus en plus dures ; chaque crime constitue ainsi une fenêtre d’opportunité à des lois pénales ontologiquement populistes.

 

La responsabilité pénale a subi cette pression victimaire : un bastion de la psychiatrie légale, l’irresponsabilité du fou criminel a cédé devant « le besoin d’explication des victimes.( 17% de non- lieux de ce chef en 1984, 0,17% en 1998).

 

J’insiste sur un petit détail, qui à toute son importance dans le propos qui nous occupe :la victime, présente au stade des poursuites au point qu’on évoque un « parquet bis », a fait une entrée remarquée dans le serment des jurés ; les jurés prêtent serment « de ne trahir ni les intérêts de l’accusé, ni ceux de la société qui accuse, ni ceux de la victime »(art.304 du CPP) ;or à ce moment de la procédure, la victime n’est pas encore reconnue comme victime,elle n’est que partie civile !!!!

 

Pour finir, deux trois petites choses ; la remise en cause du secret professionnel n’est rien d’autre qu’une atteinte grave aux libertés publiques, touchant aussi, dans son versant qui nous concerne tous, c’est-à-dire comme citoyen et usager, au respect de notre vie privée.

 

En juillet 2005, Nicolas Sarkozy énonce publiquement que « le domaine de la vie privée n’a pas de sens. C’est le domaine de la vie tout court » ;Philippe Val a commenté cette déclaration ; je le cite : « le b-a ba du totalitarisme c’est précisément la négation de la vie privée. Elle est le lieu où s’expérimente la liberté individuelle. Dans une démocratie, le pouvoir doit être transparent et la vie privée opaque ; l’inversion des qualitatifs c’est la dictature…Staline avait bien saisi que la vie privée était son ennemi mortel ; dans les appartements collectifs à Moscou, tout le monde était le flic de tout le monde. »

 

Autre illustration pour vous montrer où vont se nicher les tentations de l’Etat engagé dans le tout sécuritaire ; il s’agit d’un arrêt tout récent du Conseil d’Etat, décision rendue le 11 janvier de cette année ; voilà la petite histoire ;le ministère de la santé a mis en place, dans le cadre des traitements automatisés des donnés nominatives ayant pour fin la recherche dans le domaine de la santé, un système national de surveillance de plombémies de l’enfant mineur, autrement dit un fichier. Il était prévu que le-dit fichier porte indication du pays de naissance de la mère. Plusieurs associations de défense des immigrés, et l’association droit au logement ont saisi le tribunal administratif aux fins d’annulation de l’arrêté relatif à ce système de surveillance des plombémies ; ces associations ont obtenu gain de cause, mais finalement sans espoir pour elle, le Conseil d’Etat considérant que la mention du pays de naissance de la mère n’était pas cause d’illégalité interne de l’arrêté,mais d’illégalité externe, car la procédure d’adoption de l’arrêté a été irrégulière faute de ne pas avoir été soumise au comité consultatif sur le traitement de l’information. On voit là encore, comment par le biais de questions sanitaires et de santé publique, l’Etat vient menacer certaines catégories de population.

 

A notre époque, on peut convenir que « la santé » se situe dans la catégorie du bien mais les effets de ce discours social dans l’évolution de notre culture sont redoutables car elles créent une véritable dilatation du discours médical, et vient ébranler des piliers de nos libertés fondamentales ; la science et son discours au service des tentations panoptiques et hégémoniques de l’Etat.

 

Comme le dit Roland Gori, «  le magistère médical dans le gouvernement des conduites et des expertises des comportements, ces nouvelles fonctions de rééducation et de normalisation psychique de la médecine dans la gestion des populations constituent un symptôme dans le lien social. ».

 

Je vais un peu vous provoquer, et vous dire que vous aussi, vous avez pu vous faire avoir par ce discours…dans le domaine de la sécurité routière( d’ailleurs journée mondiale de l’OMS, que vient encire faire la médecine là-dedans ?!!) l’instauration du permis à point prive aujourd’hui très majoritairement de permis des gens qui n’ont causé aucun dommage à des biens ou à des personnes ; c’est-à-dire que sont punies des personnes qui auraient pu créer un dommage ; il s’agit dans notre législation de la seule exception au principe que la peine ou la condamnation sanctionne un dommage.

 

Freud avait raison dans malaise dans la culture : « Les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu’avec l’aide de ces dernières il leur est facile de s’exterminer les uns et les autres jusqu’au dernier. »



Corinne GARCIA


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