ASCISM
ASSOCIATION
des
CADRES et INFIRMIERS
EN SANTE MENTALE
Congrès européen : ASCISM - 21 novembre 2000 Marcel JAEGER
       
L’histoire des infirmiers en psychiatrie et la dimension européenne
                                                                               
Le rapport au passé : rupture ou continuité        ?                                               
        Le passé et le rapport que les acteurs entretiennent avec le passé structurent pour une grande part le présent, surtout quand celui-ci se caractérise par des changements importants, voire par des phénomènes de crise. Or, le présent est toujours situé, selon les cas, dans une répétition de processus et de phénomènes anciens, dans une continuité historique ou, au contraire, dans une rupture avec le passé. J’ai eu l’occasion d’expérimenter les deux : la continuité dans «les politiques de santé mentale : un pari sans cesse renouvelé  »(1) ; la rupture dans «  Une histoire de ruptures, la profession infirmière en psychiatrie  » (2). Les deux démarches sont nécessaires, car le travail de l’historien implique d’associer d’une part la reconstitution d'une chronologie, d’autre part l’explicitation des logiques qui ont été à l'oeuvre dans des périodes bien identifiables.
        Dans le cas précis de l’histoire des infirmiers (3) en psychiatrie, cette alliance suppose d’éviter deux dérives qui mènent le plus souvent au même résultat :
- Dérive n° 1 : souligner la continuité d’un processus qui mène d’un passé asilaire honteux à la psychiatrie moderne, dans une logique linéaire et progressiste, alors que les débuts de traitement moral et le rôle d’un Jean-Baptiste Pussin à la fin du XVIII° siècle, par exemple, n’ont rien à envier aux pratiques soignantes les plus dynamiques d’aujourd’hui (4)  ;
- Dérive n° 2 : affirmer une rupture entre le gardien d’autrefois et l’infirmier moderne, comme si cette seule opposition binaire résumait l’histoire de la profession.
        Outre le fait que cela a conduit pendant longtemps à négliger tout ce qui n’entrait pas dans cette grille, l’inconvénient majeur de ces deux dérives a été de produire une histoire répétitive, prisonnière d’un discours corporatiste et commémoratif.
L’ouverture à une histoire comparative
        Vu le contexte de cette intervention, j’ajouterai une autre dérive : l’enfermement dans une histoire locale ou nationale, peu soucieuse d’éclairer les questions que posait Georges Daumézon dans un article intitulé «Légitimité de l’intérêt pour l’histoire de la psychiatrie  » : «appareils d’assistance aux aliénés et de traitement des maladies mentales sont profondément différents de la Hollande à la Belgique. Ne vaudrait-il pas la peine d’étudier ce contraste et les raisons historiques de ces orientations opposées ? Parallèlement, l’étude comparée de l’évolution de la psychiatrie dans les diverses parties du Royaume Uni : le rôle particulier des diverses orientations locales restent pour nous des énigmes dont la solution serait singulièrement éclairante. Pourquoi les Quakers jouent-ils un rôle spécial ? Pourquoi l’Ecosse est-elle une zone privilégiée ?  » (5)  .
        En fait, les aliénistes puis les psychiatres français s’étaient déjà intéressés à l’approche comparative, ainsi que le montrent plusieurs exemples d’ouvrages ou d’articles :
        - Rubriques «allemands  », «anglais  » des Annales médico-psychologiques, tout au long de la deuxième moitié du XIX° siècle.
        - A. Marie, «notes sur l’assistance des aliénés en Russie et en Allemagne  », Annales médico-psychologiques, 1899.
        - Paul Sérieux, L'assistance des aliénés en France, en Allemagne, en Italie et en Suisse, Paris, Imprimerie Municipale, 1903.
        - A. Rodiet, «’infirmière en France et dans les autres pays  », L’informateur des aliénistes et des neurologistes, n° 5, mai 1908 et n° 6, juin 1908.
        - «’enseignement professionnel des infirmiers en Italie  », L’informateur des aliénistes et des neurologistes, n° 12, décembre 1908.
        - «médecins neuro-psychiatres et les infirmiers pour malades mentaux en divers pays  », Revue internationale de médecine professionnelle et sociale, février 1939, repris in : L’aliéniste français, n° 3, mars 1940.
        - J. Raynier et H. Beaudoin, L'assistance psychiatrique française, 1951, tome 3.
        - Paul Bernard, La réadaptation sociale dans les hôpitaux psychiatriques en Angleterre et en Ecosse, Editions neuro-psychiatriques, 1954.
        Si l’histoire infirmière est plus pauvre dans ce domaine (6) et si, pour l’essentiel, elle est ancrée dans le discours des autres (les psychiatres), elle gagnera à se développer dans cette direction.
        Deux aspects doivent d’emblée être distingués :
        . les points communs de l’histoire européenne des infirmiers en psychiatrie, même s’ils ont pour fond une inégalité de développement des politiques de santé mentale,
        . les zones de débats sanctionnés par des pratiques très différentes selon les pays.
Les standards
        Un métier ingrat
        Les gardiens d’asile dans toute l’Europe ont le même profil : issus de la domesticité, souvent anciens malades ou «  convalescents  », ils ne déparent pas avec les gardiens de prison. En 1907, Van Den Venter déclare au congrès médical d’Amsterdam : «les personnel des gardiens consistait essentiellement en un ramassis de vagabonds et d'ivrognes, de naufragés de la société qui, poussés par la faim, acceptaient ces fonctions pour pouvoir hiberner dans l'établissement  ». Leurs tâches quotidiennes étaient à la hauteur des attentes de l’institution asilaire, comme en témoigne le long développement de A. Marie sur le water-closet et les différentes façons d’actionner la chasse d’eau dans les asiles russes : «  A Karkow et Saratow, un gardien, à l’aide d’une clef, fait fonctionner périodiquement la chasse ; à Petersbourg, c’est à l’aide d’une pédale, mais là encore la méthode la plus simple et la plus intelligente est, au lieu du système mécanique, sujet à dérangement, de charger un gardien spécial du nettoyage et de la surveillance des cabinets dont il conserve la clef sur lui  » (7)  .
        Une implication (contrainte) dans la médicalisation des asiles
        Deux éléments vont jouer dans cette évolution :
        . La grande instabilité des infirmiers-gardiens qui, en majorité, ne restaient que quelques mois dans les asiles (8).
        . La médiocrité du personnel, malgré les quelques formations mises en place. Si les aliénistes n'avaient guère à se plaindre des départs volontaires des infirmiers-gardiens médiocres, ils avaient, par contre, le souci d'un personnel de qualité qui, lui, devrait être stable.
        D’auxiliaires chargés de la sécurité, ils deviennent des auxiliaires paramédicaux. Encore faut-il qu’ils donnent des gages de moralité. Indigné par la violence des infirmiers, le Dr. Voppel, directeur de l’asile de Colditz, en Allemagne, considère par exemple que «les individus qui font d’ordinaire le meilleur service sont les militaires qui ont fini leur service dans l’élite  » et qu’il faut, de manière générale, «de très bons certificats délivrés par une autorité digne de foi  ». Il demande aussi «que ceux qui auraient montré des aptitudes spéciales comme infirmiers soient définitivement exemptés du service militaire de l’Etat, à condition de s’engager à rester dans l’asile un temps au moins équivalent à celui où ils auraient pu être appelés de nouveau sous les drapeaux  »(9)   .
        L’amorce d’une professionnalisation
        . Séparation vie privée / vie professionnelle : on se rappellera le Règlement du quartier des aliénés de l'hospice de Nantes adopté en 1835 : les infirmiers et infirmières doivent «exercer une surveillance constante sur les aliénés  » ; «aucune excuse ne pourrait justifier un abandon, même momentané, des malades qui leur sont confiés  » (art. 5).
        . Acquisition d’un statut plus ou moins de droit commun : seule l'acquisition d'un statut permet à la fois de constituer le corps infirmier comme profession et de lui faire intégrer le monde du travail. En France, le Front Populaire, puis le traumatisme de la seconde guerre mondiale, ont favorisé l'intégration tardive des gardiens d'asile dans le monde du travail salarié.
        . Naissance d’une formation professionnelle qualifiante : l’Angleterre ouvre ses premières écoles dès 1836 (10). D’autre part, la Hollande et l’Italie sont souvent données en exemple, dès lors qu’il s’agit de transformer «de simples gardiens (...) en vrais assistants des malades, en coopérateurs conscients et efficaces de l’oeuvre des médecins, pour les soins physiques et moraux des aliénés, et surtout pour cette partie aussi importante du traitement, la psychothérapie  »(11) (je souligne, compte-tenu de la date)   .
Les débats sur la profession infirmière initiés par la découverte de l’étranger
        Plusieurs débats en Europe ont montré le lien étroit entre la réflexion sur l’institution asilaire et le devenir de la profession infirmière :
        1. Le «no-restraint   »
        Ce concept a pris naissance en Angleterre, au moment où, en France, venait d'être votée la loi du 30 juin 1838. Le médecin de l'asile de Hanwell, John Conolly, fait une déclaration solennelle, le 21 septembre 1839, pour réformer son établissement et abolir toute mesure de contrainte : le fauteuil de force, la camisole, le gilet de force, le maillot, les entraves... Les idées de John Conolly ont été diffusées en France par B. Morel dont le livre Le non-restraint ou de l'abolition des moyens coercitifs dans le traitement de la folie (1860) est suivi par la traduction d'un article de Sankey dans les Annales médico-psychologiques (1862)(12)     .
        Renouant avec les principes du traitement moral et les théories philanthropiques de Philippe Pinel, Tuke, Willis..., John Conolly met en avant trois modalités d’action thérapeutique dans The construction and government of lunatic asylums (1847) : les «  amusements» (fêtes, bibliothèque, excursions), les «  occupations» (travail des malades, jardinage...) et «l'association harmonisée  ». L'«  association  » vise à composer des groupes d'individus différents, à l'opposé des regroupements habituels des déments entre eux, des violents entre eux, etc. : par exemple, la surexcitation d'un malade sera amortie par le calme d'un autre, la saleté de l'un par la propreté de l'autre, etc. L'« association » comporte un second aspect : elle fait correspondre chaque «esprit dérangé, souffrant  » avec un «esprit sain  » : chaque malade est référé un soignant, relation qui exige des qualités particulières, définies ainsi par Sankey : «  Un certain degré d'intelligence. 2. Une disposition naturelle à la santé et à la bonne humeur. 3. De l'expérience  ». Une fois ces capacités réunies «  à écouter, à servir les malades  », il n'est plus question d'employer ni contrainte physique, ni violence verbale. Il s'agit d'être attentif, de ne pas intervenir en cas d'excitation. Si la furie est incontrôlable, la réclusion en cellule s'impose, mais pour une durée limitée, d'environ deux heures.
        L'accueil fait en France aux idées de John Conolly fût plutôt critique, mais la curiosité aidant, plusieurs aliénistes se sont rendus en Angleterre. À leur retour, le débat redouble d'intensité autour de la question de la violence : celle des malades et celle de l'institution asilaire. La parole suffit-elle à empêcher des malades de nuire à eux-mêmes et à autrui ? La plupart des aliénistes en doutent. Vers 1880, le débat redouble de vigueur, lorsque Magnan et Bouchereau, à Sainte-Anne, s'engagent fortement pour le « no-restraint », après avoir exposé les moyens de contention utilisés lors de l’Exposition Universelle de Paris, en 1878 (13)  . La presse non médicale s'en fera écho et face aux dénonciations virulentes du laxisme et de l'irresponsabilité des partisans du «  no-restraint », la majorité des aliénistes se repliera sur des positions plus prudentes.
        En 1907, la Revue de psychiatrie publie une grande enquête sur le «  no-restraint ». Le nombre et la qualité des infirmiers y sont évoqués comme condition de la réussite de cette approche thérapeutique. En effet, les promoteurs du «système de la douceur  » considéraient qu'il fallait compenser les défauts de sécurité une «dépense d'énergie considérable  » pour le personnel et par une forte augmentation du nombre des gardiens. C'était d’ailleurs aussi la position de M. Battelle, administrateur de La Salpétrière (14)  : ce système ne peut fonctionner que si les surveillants sont nombreux. D’autre part, lors d'une réunion des aliénistes anglais, dont les Annales médico-psychologiques donnent le compte-rendu en 1862, le docteur Bucknill expliquait que les établissements qui se réfèrent aux idées de John Conolly n'ont pas vu disparaître «  toute conduite brutale ou cruelle de la part des serviteurs  ». Cela tient avant tout, disait-il, à «des infirmiers avec qui nous consentons à diriger nos asiles d'après le système du no-restraint  ».       
        Les résistances des aliénistes français à ces idées sont donc restées fortes et plusieurs n’ont pas caché leur préférence pour la camisole, pour éviter que des idées trop généreuses ne débouchent sur un désordre institutionnel.
        2. L'«open door  »
        Ce débat en croise un autre, suite à l'apparition d'une véritable alternative à l'asile : l'«open door  », que découvrent en Ecosse E. Marandon de Montyel, un disciple de B. Morel, et d’Auguste Marie. Il s'agit d'une forme de placement familial qui rappelle à première vue Geel, en Belgique, où, depuis le XIII° siècle, s'est poursuivie une tradition d'accueil, à l'origine religieuse, des aliénés : 400 malades étaient hébergés chez l'habitant en 1820. Geel faisait déjà, depuis la visite d’Esquirol en 1821, des discussions passionnées en France. Cependant, l'«door  » s'en distingue, selon Auguste Marie, car il s'agit moins d'assurer simplement un hébergement hors des murs de l'asile que de poursuivre la «essentiellement curative  » de l'asile à l'extérieur (15). L'«open door  » prolonge en cela les colonies agricoles annexées aux asiles (comme celle de Chezal-Benoît dépendant du département de la Seine). Malgré l'opposition de la plupart des médecins, Auguste Marie parviendra à créer deux colonies familiales : Dun-sur-Auron (Cher) pour les femmes, en 1892 et Ainay-le-Château (Allier) pour les hommes, en 1900. Cette fois, nous ne sommes pas loin de la mise en cause du besoin même d’avoir des infirmiers, puisque des accueillants familiaux peuvent se substituer à eux.
        Les débats sur le «  » et sur l'«open door  » sont étroitement liés, car tous deux correspondent, selon l'expression de E. Marandon de Montyel, à une «hygiène de la liberté  ». Mais il faudra plus que ces débats transnationaux pour modifier l'organisation asilaire et le rôle assigné aux infirmiers.
        3. La chronicité infirmière
        Paul Sérieux rapporte, en 1903, un débat lors d'un congrès des aliénistes allemands où plusieurs médecins souhaitent que les infirmiers ne restent pas en fonction plus de dix ans pour les uns, plus de six ans pour les autres. L'un d'eux, M. Fürstner, est «opposé à la conception de la profession d'infirmier d'asile considérée comme une carrière  » ; ce qu'approuve Emile Kraeplin : «la suffisance des vieux infirmiers indispose les jeunes médecins  »; d'autre part, après six ans, «personnel est littéralement usé  » et on peut craindre pour sa santé (16).
        4. La féminisation du personnel infirmier
        Au début du XIXème siècle, la séparation des sexes est un principe de base, simple et indiscutable : personnel féminin pour les services femmes, personnel masculin pour les services hommes. On considère, en effet, que le personnel féminin est incapable de résister à la violence des aliénés hommes, et qu'inversement, les aliénées sont à la merci des abus du personnel masculin. Plusieurs aliénistes défendent le point de vue opposé et proposent la présence d'infirmières dans les quartiers pour hommes, comme cela se pratiquait déjà aux Etats-Unis (17). Elles sont supposées faire preuve de plus de bienveillance, de charité et de dévouement.
        Pourtant, lors du XVII° congrès international de médecine à Londres, du 6 au 12 août 1913, la communication de Nelson Hardy, d'Édimbourd, suscite une certaine gêne. Il entend attirer l'attention sur le « suffragisme » ou encore ce qu'il appelle «maladie des suffragettes  » : non pas une maladie de femmes qui réclament le droit de vote tout en développant des pathologies psychiatriques, mais une maladie qui serait caractérisée par la seule revendication de ces droits. Le résumé de l'intervention de Nelson Hardy est publié par L'Encéphale, l'organe officiel de la Société de Psychiatrie de Paris, dans des termes qui méritent d'être cités : «de la maladie peut être ainsi retracée. Elle débute par la pratique inoffensive, bien qu'idiote, qui consiste à défigurer les pavés de Londres par des inscriptions à la craie : «vote pour les femmes !  » et l'annonce de meetings en dehors de la prison d'Holloway. Les militantes cassent les carreaux dans Oxford et Regent Street, détruisent les correspondances dans les boîtes aux lettres au moyen d'acides, etc. M. Hardy retrace tous les attentats commis, en ces dernières années, par les suffragettes, et qui permettent de les classer parmi les criminels. L'auteur se demande ce que les aliénistes pensent de ces militantes dont beaucoup ont reçu une bonne éducation et qui néanmoins commettent des crimes de sauvages  » (18).
        Mais ce Nelson Hardy n'est pas dans le sens de l'histoire pour les psychiatres français qui se préoccupent au contraire de valoriser le rôle des femmes dans leurs asiles : le même résumé s'achève par cette phrase laconique : «l'assemblée consultée décide que le mémoire de Nelson Hardy, malgré son intérêt, ne sera pas inséré aux comptes rendus  ». La sanction est sévère, tout en ne faisant pas l'objet d'explications de la part de l'auteur du résumé, Lucien Libert. On peut penser que la consternation des psychiatres se suffit à elle-même. C'est qu'un mouvement est lancé : quelques années plus tard, les médecins français obtiennent la reconnaissance de la place des infirmières dans tous les services par le décret du 12 mai 1914 et la circulaire du 16 mai 1914 qui annulent les dispositions réglementaires de 1839 et 1857. L'application de ces décisions est liée à la conjoncture : la guerre de 1914-1918 et la mobilisation des hommes, mais elle tient aussi à une évolution aux racines plus profondes qui fait enfin de la femme un être humain à part entière, et ceci peu à peu dans tous les pays européens.
        5. Professionnalisation et formation
        Avant la seconde guerre mondiale, selon une étude parue en 1939 (19)   , la profession infirmière en psychiatrie n’est officiellement réglementée qu’en Hollande, en Hongrie et en Bulgarie. Dans les autres pays européens, il n’existe pas encore de diplômes «protégés  » et les statuts, comme les formations, relèvent du bricolage.
        En 1951, plusieurs psychiatres français participent à un voyage d’études financé par le ministère français de la Santé et de la Population, pour impulser des échanges entre les médecins des pays signataires du Traité de Bruxelles. La lecture du rapport qu’en fit Paul Bernard, La réadaptation sociale dans les hôpitaux psychiatriques en Angleterre et en Ecosse, montre que le situation des infirmiers anglais anticipe ce qui se passera quelques années plus tard en France :
        . Un diplôme d’Etat pour les infirmiers anglais, institué en 1949 (State Registred Nurses), obtenu après un enseignement général et des enseignements spécialisés, le tout sur une durée de trois ans. Mais la situation institutionnelle n’est pas à la hauteur de ces exigences de qualité. En effet, il existe un manque important de personnel infirmier qualifié pour répondre aux besoins : «les normes d’effectifs ne sont pas respectées dans la plupart des établissements, faute d’un assez grand nombre de candidats »(20)  . D’autre part, les psychiatres anglais se plaignent que les infirmiers «trop accaparés par les soins du ménage et qu’ils n’aient pas un temps suffisamment long pour apporter leur collaboration aux traitements modernes et avoir les rapports personnels avec les malades que la technique psychiatrique exige actuellement d’eux  »(21) .
        . Une formation supérieure d’une durée de deux ans après le diplôme d’Etat donne la qualification de nurse tutor (monitrice d’infirmière). Cela donnera quelques idées aux autorités française, mais d’une application très limitée. Ainsi, le Ministre de la Santé français, après avoir pris l'arrêté très modeste du 28 juillet 1955 (et encore, sous la pression de psychiatres comme Paul Bernard, Roger Mignot, Lucien Bonnafé), écrit, dans la circulaire du 20 septembre 1955 : «me préoccupe actuellement de la création d'un diplôme d'État de spécialisation psychiatrique, permettant le recrutement de cadres particulièrement qualifiés  ». La «monitrice en chef  » de l’école de Maison Blanche, L-G Beslier, participe au développement de cette idée dans le cadre d'un colloque de l'OMS, aux Pays-Bas, en 1957. Il en résulte que «l'unanimité (se fait) autour de l'impérieuse nécessité d'intégrer les principes dits psychiatriques à tout programme infirmier de base, quelle que soit la spécialisation future de l'élève  ». Variante : un enseignement infirmier de base, que l'on exerce ou non en psychiatrie, et une formation supérieure d'«infirmière psychiatrique hautement qualifiée  », préparant aux fonctions de surveillant et de chef de salle. Mais il faudra attendre longtemps pour voir ces idées se concrétiser, au-delà de l’expérience particulière de l’école de cadres de Maison Blanche.
        6. Diversification du personnel et identité infirmière :
        Dans ce même rapport, Paul Bernard se penche sur les relations en Angleterre entre les infirmiers, les psychologues, les moniteurs de thérapie occupationnelle, les assistantes sociales. Les social workers ont un rôle important. Ainsi, les assistantes sociales entendent participer «  à la psychothérapie de groupe et à l’éducation de l’entourage  » . En même temps, les infirmières ne se départissent pas de leur fonction d’accompagnement social. Paul Bernard va jusqu’à dire qu’elles «plutôt être appelées des travailleuses sociales  » (23) dans un contexte institutionnel très centré sur la notion de réhabilitation.
        S’amorcent donc, à la fois, la fin anticipée du cadre unique et le déplacement des fonctions infirmières en psychiatrie, dans des termes qui font déjà penser à ce qu’écrira Alain Pidolle pour la France des années 80-90 : ce dernier soulignera «entre le pôle relationnel et le pôle instrumental  »(24) de l'exercice de la profession infirmière en santé mentale ; antinomie qui recoupe pour une grande part la distinction entre le travail en milieu hospitalier et celui en extrahospitalier. Sa recherche a fait apparaître que 39 % des infirmiers de secteur psychiatrique estimaient leur profession proche de celle des éducateurs, tandis que 26 % se sentaient proches des infirmiers de médecine générale (25).
En guise de conclusion
        Le rapport au passé suscite souvent deux sentiments : l’amusement face à des anecdotes d’un autre temps ou le mécontentement face au rappel de l’indignité de ses ancêtres. Mais l’histoire est aussi l’occasion de valoriser une profession et d’aider à ce que la profession infirmière elle-même se revendique sans honte.
        Paul Bernard, toujours dans le rapport de 1954, raconte une histoire importée d’Angleterre, qui donne à réfléchir : «Slawson, qui fit d’abord ses études de médecine et a donc le titre de Docteur en médecine, fit ensuite par vocation ses études d’infirmière. Toutefois depuis longtemps, elle ne porte et ne se donne que le titre d’infirmière. Dans un récent voyage qu’elle fit sur le continent, elle continua à se présenter dans les différentes organisations qu’elle devait visiter comme une infirmière. Mais elle se rendit rapidement compte que son titre ne constituait plus la même référence qu’en Angleterre et elle dut reprendre son titre de Docteur auquel elle ne pensait plus depuis longtemps, pour susciter l’attention de ses interlocuteurs  » .
        Mais s’il faut sortir de la honte, il faut aussi «de l’invisibilité  », pour reprendre les termes d’un article de Françoise Acker qui concerne le travail infirmier en médecine générale et qui, pour partie, pose les mêmes problèmes pour la profession infirmière en santé mentale   .
BIBLIOGRAPHIE
* Sociologue, ancien infirmier de secteur psychiatrique, directeur de Buc Ressources (Yvelines).
1 Vie Sociale, CEDIAS, n° 5-6, 1992.
2 Soins Psychiatrie, n° 606, mai 1996.
3 Lire partout infirmiers / infirmières.
4 Cf. Gladys Swain, Le sujet de la folie, Privat 1977, rééd. Calman-Lévy, 1997 ; Marcel Jaeger, " Une occasion manquée aux origines de la profession d'infirmier psychiatrique ", Soins Psychiatrie, août-septembre 1986.
5 Georges Daumézon, " Légitimité de l'intérêt pour l'histoire de la psychiatrie ", Information psychiatrique, vol. 44, n° 9, 1968, p. 820.
6 " Les infirmiers dans les asiles ", Annales médico-psychologiques, 1871, p. 300.
Claude Cantini et Jérôme Pedroletti, op. cit., 29.
7 A. Marie, " Quelques notes sur l'assistance des aliénés en Russie et en Allemagne ", Annales médico-psychologiques, 1899, p. 348.
8 A. Marie, id., pp. 362-364 ; Paul Sérieux, L'assistance des aliénés en France, en Allemagne, en Italie et en Suisse, Paris, Imprimerie Municipale, 1903, p. 767.
9 " Les infirmiers dans les asiles ", Annales médico-psychologiques, 1871, p. 300.
10 Claude Cantini et Jérôme Pedroletti, op. cit., 29
11 " L'enseignement professionnel des infirmiers en Italie ", L'informateur des aliénistes et des neurologistes, n° 12, décembre 1908, p. 371. Voir aussi : Marcel Jaeger, Garder, surveiller, soigner, essais d'histoire de la profession d'infirmier psychiatrique, Cahiers VST n° 3, CEMEA, 1990, p. 47.
12 Sankey, " Sur les principes et la pratique du traitement des aliénés par le système appelé en Angleterre no-restraint ", Annales médico-psychologiques, t. VIII, 1862, pp. 579-585.
13 Gérard Massé, " En revenant de l'expo ", Nervure, n° 8, novembre 1988, pp. 66-70.
14 " Rapport au Conseil général des hospices de Paris ", Annales médico-psychologiques, 1844.
15 Auguste Marie, intervention dans un débat rapportée in Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France, Toulouse, 1898, p. 519.
16 Paul Sérieux, L'assistance des aliénés en France, en Allemagne, en Italie et en Suisse, Paris, Impr. Municipale, 1903, p. 774.
17 L'informateur des aliénistes et des neurologistes, n° 12, décembre 1908, p. 381.
18 L'Encéphale, n° 12, décembre 1913, p. 600.
19 " Les médecins neuro-psychiatres et les infirmiers pour malades mentaux en divers pays ", Revue internationale de médecine professionnelle et sociale, février 1939.
20 P. Jean, " L'organisation administrative de l'assistance psychiatrique en Angleterre et dans le Pays de Galles ", in : Paul Bernard, La réadaptation sociale dans les hôpitaux psychiatriques en Angleterre et en Ecosse, Editions neuro-psychiatriques, 1954, p. XVII.
21 Paul Bernard, id., p. 47.
22 Paul Bernard, op. cit., p. 146.
23 Françoise Acker, " Sortir de l'invisibilité, le cas du travail infirmier ", Raisons pratiques, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, n° 8, 1997.